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الأربعاء، 21 أكتوبر 2026

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Pourquoi la France est tétanisée par le 17 octobre 1961 ?

Pourquoi la France est tétanisée par le 17 octobre 1961 ?

 

Abed Charef

 

Le président français Emmanuel Macron s’est plié à un rituel commémoratif samedi 17 octobre. Il a publié un communiqué rappelant «la répression sanglante» qui s’est abattue sur les Algériens durant cette journée de 1961 à Paris. Un texte court, sans relief. Une routine politique à laquelle il est contraint, alors qu’il doit faire face à la contestation des lycéens et au retour des gilets jaunes, six mois avant son départ de l’Élysée. Pour M. Macron, il n’y a visiblement pas lieu de s’émouvoir pour un acte routinier, alors que la fin de son règne s’annonce pénible, peut-être même calamiteuse.

Mais derrière ce qui apparaît comme une formalité de seconde importance, se cache un lourd passif qui montre à quel point la France est tétanisée par cette date du 17 octobre 1961, comme par celle du 8 mai 1945. Ce sont deux dates sur lesquelles la France officielle ne pourra pas dire la vérité, du moins pas avant un siècle ou deux, sous peine de voir s’écrouler tout un pan de son histoire, et d’assister à l’effritement du plus grand mythe de son histoire moderne, Charles De Gaulle.

 

Maurice Papon, le coupable idéal

Que dit le texte de M. Macron? Que «la France se souvient des Algériens victimes de la répression sanglante organisée sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon». En 2022, le chef de l’État français s’était déplacé sur un des ponts symboliques de Paris pour commémorer l’événement et avait déjà qualifié la répression de «crimes inexcusables pour la République».

Avant lui, François Hollande, premier chef de l’état français à reconnaître les faits, avait rappelé que «des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits». 

Voilà. C’est plié. La France a commis un acte répréhensible. Elle le reconnaît, elle désigne un coupable, qui n’est plus de ce monde, et elle passe à autre chose.

C’est là que réside la supercherie. Le crime est imputé à une personne, le préfet Maurice Papon. Comme celui-ci a été condamné, en 1998, pour avoir organisé la déportation de juifs pendant la seconde guerre mondiale, il était tout indiqué pour porter le chapeau, ce qui permettait de protéger les autres et de préserver l’État français et ses symboles.

 

Des crimes difficiles à assumer

En fait, sur un plan juridique, ce qui a été commis le 17 octobre 1961 est à la fois un crime d’État, un acte raciste, un crime contre l’humanité et un crime de guerre. La France n’est pas prête à assumer cela.

Reprendre ces éléments point par point permet de comprendre pourquoi la France officielle hésite encore à reconnaître certains faits, et refuse totalement d’en aborder d’autres.

Ce qui a été commis le 17 octobre 1961 est un acte raciste parce qu’un préfet de la république française a pris un arrêté imposant un couvre-feu à une catégorie de la population, les seuls algériens musulmans, comme le souligne Rezki Aït-Ouazou, un ancien de la fédération de France du FLN. La manifestation du 17 octobre, à l’appel de la Fédération de France du FLN précisément, visait à protester contre cet arrêté. On est face à une interdiction émanant d’une autorité officielle, qui vise une partie de la population définie par son origine ethnique et sa religion: c’est la définition parfaite d’un racisme d’État.

C’est un crime d’État car il a été commis par une institution républicaine, la police, sur ordre d’un haut fonctionnaire, le préfet de Paris. Celui-ci a été couvert par sa hiérarchie, le ministre de l’intérieur, Roger Frey, un gaulliste de premier plan, lui-même membre d’un gouvernement dirigé par un gaulliste historique, Michel Debré.

C’est un crime de guerre car il coche toutes les cases nécessaires pour cette qualification: un crime de masse, commis contre des civils désarmés, pendant un conflit armé, même si, au moment où il a été commis, la France parlait officiellement de rébellion, d’événements, mais pas de guerre.

Enfin, c’est un crime contre l’humanité, car il réunit un nombre important d’éléments prévus pour qualifier ce type d’acte, tel que défini par différentes législations internationales. Il y a eu des meurtres de masse, commis à l’encontre de populations civiles, parallèlement à des emprisonnements arbitraires, de la torture, la persécution d’un groupe pour des motifs politiques, raciaux et religieux, et des dizaines de disparitions forcées.

 

Des faits implacables

Les faits sont implacables. Irréfutables. Des chercheurs, comme l’historien Jean-Luc Einaudi, ont mené un travail remarquable pour documenter une grande partie des faits. Ce qu’ils ont établi est difficile, voire impossible à admettre pour un pays comme la France.

Celle-ci est particulièrement fragile sur ce terrain. Elle a ainsi mis plus de soixante ans pour reconnaître, par exemple, des faits aussi évidents que l’assassinat, par l’armée coloniale, de Larbi Ben M’Hidi, Ali Boumendjel et Maurice Audin. Plus récemment, Emmanuel Macron a présenté la reconnaissance de l’assassinat de deux personnes, Boumendjel et Audin, comme un immense sacrifice et une grande avancée dans la gestion mémorielle!

Mais pour la France officielle, le plus grand danger est ailleurs. Il est dans cette impasse absolue dans laquelle elle s’est enfermée: comment regarder l’histoire de manière «lucide», comme le préconisent François Hollande et Emmanuel Macron, sans arriver à la conclusion que le général De Gaulle était, d’une manière ou d’une autre, impliqué dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité? Comment avancer vers la vérité sans souiller le héros absolu de la France du 20ème siècle?

 

L’honneur de De Gaulle en question

En octobre 1961, De Gaulle était président de la République. Impossible de croire qu’il n’était pas informé de l’arrêté pris par le préfet Papon instaurant un couvre-feu pour les seuls algériens. Impossible de croire qu’il n’était pas au courant des mesures prises pour faire face à la manifestation prévue pour le 17 octobre, et qu’il n’a pas envisagé les conséquences possibles, lui qui était déjà au sommet de sa gloire en 1945 lors des massacres du 8 mai. Le dossier Algérie était omniprésent: on était en pleine préparation de la phase décisive des négociations entre le gouvernement français et GPRA, qui allait déboucher, cinq mois plus tard, sur les accords d’Évian.

Une version soft voudrait que De Gaulle ait été partiellement tenu dans l’ignorance des faits les plus graves enregistrés le 17 octobre 1961. La chaîne de commandement lui aurait, par exemple, caché le bilan réel de la répression, et il n’aurait pas été tenu au courant de la sauvagerie de la police sur le moment.

Mais selon des informations déjà déclassifiées, De Gaulle savait. Il a été informé des dérives enregistrées ce jour-là, et aurait annoté un rapport, pour dire qu’il faudrait sanctionner les auteurs de ces dérives. Il faut «faire la lumière et poursuivre les coupables», écrit-il.

Toutefois, De Gaulle n’a pris aucune décision précise, aucune sanction contre son ministre de l’intérieur, ni contre le préfet responsable de la répression. Les deux hommes ont d’ailleurs fait une longue carrière par la suite. La note de De Gaulle apparaît comme un moyen de se protéger contre d’éventuelles accusations qui pourraient venir plus tard, lui qui était au sommet de la république quand celle-ci a commis crime de guerre et crime contre l’humanité.

La France n’est pas mûre pour admettre officiellement de tels actes.

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